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Une équipe de chercheurs du MIT (Massachusetts Insitute of
Technologie), conduite par Susan Berger, a fait pendant cinq ans une
passionnante enquête sur les stratégies des entreprises dans la
mondialisation, en Europe, en Amérique et en Asie. Elle montre que,
pour un même type de produits, des entreprises également profitables
font des choix différents : les unes sous-traitent dans les pays à bas
salaires la quasi-totalité de leur production, les autres pas car la
compétitivité ne se réduit jamais au coût du travail mais résulte d’un
ensemble plus complexe de facteurs. La mondialisation n’explique pas
pourquoi Zara, la firme qui connaît en Europe la croissance la plus
rapide, continue à fabriquer en Espagne et au Portugal. Elle n’explique
pas davantage pourquoi les fabricants de lunettes de Taïwan et de Hong
Kong ont délocalisé leur production en Chine mais pas les lunetiers
italiens spécialisés dans les montures haut de gamme – représentant 25
% du marché mondial – qui continuent à fabriquer dans des usines de
Vénétie où les salaires ne sont pourtant pas alignés sur ceux des
ouvriers chinois. Aux chefs d’entreprise qui estiment ne pas pouvoir
survivre avec un niveau de salaires à l’européenne, d’autres prouvent,
dans le même secteur, que c’est possible. À condition d’innover, de
rester en phase avec les goûts évolutifs de la clientèle et de tirer
intelligemment parti de ses atouts.
C’est ce qu’a fait Geox, un des plus gros succès italiens dans la
période récente. Il a créé dans une région traditionnellement consacrée
à la chaussure et considérée par beaucoup comme un « désavantage
compétitif », un produit innovant aujourd’hui vendu dans le monde
entier : « la chaussure qui respire », grâce à une semelle qui laisse
la transpiration s’échapper. Geox a su profiter de l’expérience
accumulée localement par une main-d’œuvre expérimentée et créative. Au
fil d’un développement très rapide, l’entreprise a certes orienté une
partie de ses fabrications vers la Roumanie et l’Asie mais elle a en
même temps développé l’emploi qualifié en Italie où sont concentrés la
recherche-développement, le design, la logistique et la gestion.
Il n’y a donc pas, du côté des entreprises, de scénario unique auquel
forcerait la mondialisation. Raison de plus pour que les pouvoirs
publics ne baissent pas les bras et favorisent au contraire tout ce qui
fait l’attrait d’un territoire pour une entreprise : le niveau de
formation, la qualité des infrastructures, les réseaux et les
possibilités de coopération, l’environnement scientifique et
technologique, sans oublier les services publics.
La mauvaise mondialisation, c’est la mondialisation subie, mal
comprise, mal accompagnée, celle où la puissance publique renonce à
exercer ses responsabilités. C’est celle où tous les coups sont permis,
où les égoïsmes à court terme accentuent les inégalités, les
ressentiments et les insécurités. La bonne mondialisation, c’est celle
qu’encadrent des règles du jeu équitables avec, à l’échelle nationale
et internationale, des pouvoirs publics capables de les faire respecter
dans l’intérêt bien compris de tous.
C’est tout l’enjeu de la période actuelle où le politique doit
rattraper son retard sur l’économique qui tend à dicter sa loi. Le
monde a profondément changé. Les nations émergentes – émergées,
devrait-on plutôt dire – rebattent les cartes de la concurrence
mondiale. De nouveaux rapports de force s’affirment. Il faut à ce
monde-là de nouvelles règles, de nouvelles sécurités pour que la
mondialisation ne soit pas, à court terme, une course destructrice au
profit mais une chance de progrès partagé. C’est, pour moi, tout le
rôle de l’État et tout le sens du projet européen tel que je le conçois.
Maîtriser la mondialisation pour l’orienter dans le bon sens, c’est,
j’en conviens, une œuvre de longue haleine. La bonne mondialisation,
c’est celle qui introduira dans les règles de l’Organisation mondiale
du commerce (OMC) le respect de normes sociales et environnementales,
celle qui réformera le FMI et la Banque mondiale pour en faire des
instruments au service du développement humain, celle qui mettra en
place une taxe sur les flux financiers, celle qui créera une
organisation mondiale de l’environnement et promouvra l’idée d’une
Politique agricole commune (PAC) mondiale pour organiser les marchés de
manière plus juste et donner une vraie chance à l’agriculture des pays
en développement. Je ne sais pas à quel rythme nous y parviendrons, je
ne sais pas si l’histoire connaîtra une de ces brusques accélérations
dont elle a le secret ou si l’humanité, souvent peu capable de réformer
à froid, différera longtemps encore les décisions nécessaires. Mais
j’ai une certitude que nous sommes nombreux à partager : il n’est pas
d’autre direction à suivre que de peser de toutes nos forces pour
l’avènement d’un ordre international juste et des outils qui lui sont
nécessaires.
Pages extraites de Maintenant, Ségolène Royal, 2007
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